Caritas Rwanda lance un cri d’alarme pour le financement de l’EA 10/2019

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Un site quasi à l’abandon, noyé dans une cité aujourd’hui verdoyante aux maisons en tôles géométriquement alignées sur des avenues boisées, voilà ce que j’ai constaté le 15 mai 2019, en revisitant les services de la Caritas dans le camp de Mahama. Quelques volontaires désoeuvrés, que l’on ne distingue plus sans leurs traditionnels gilets jaunes qui les faisaient remarquer de loin, avaient de la peine à tuer le temps. Jamais, depuis que ces réfugiés y ont été installés en 2015, le site de la Caritas n’avait affiché un telle image d’une attente de financement qui semble perdurer. Il est vrai que le nouvel EA 10/2019 lancé assez tardivement, le 16 avril 2019, et n’a effectivement  démarré deux semaines plus tard, le 1er mai 2019. Raison sans doute de ce démarrage timide et de cette incertitude de pouvoir continuer, tant le financement disponible est très limité.

 

ea10 2019 02Cette atmosphère contraste avec celle où les différents visiteurs qui s’y succédaient étaient unanimement impressionnés par le nombre de vulnérables qui affluaient pour quémander, en dehors des programmes communs de distribution, certains une assistance de farine Sosoma (Soja-maïs-sorgho) pour la bouillie, d’autres les habits, etc. “Même les rats ont déserté”, nous a dit un agent de terrain inquiet. Une situation qui contraste aussi avec la réputation dont jouissait la Caritas et qu’elle était parvenue à capitalizer, non seulement auprès de ses bénéficiaires, mais aussi des responsables administratifs et des autres intervenants dans le camp qui, en guise de reconnaissance pour son rôle unique pour la survie des plus vulnérables, affirmaient tous que la Caritas était “le coeur de Mahama”.

Trois jours sans manger

ea10 2019 03Ce 15 mai 2019, la seule véritable vulnérable que j’ai rencontrée au site de la Caritas à Mahama a été une vieille maman de 97 ans, Marie Mbazumutima, qui s’y est présentée, comme pour tenter une chance, après trois jours sans rien mettre sous la dent. Bénéficiaire de l’assistance en farine Sosoma (3 kg/mois) avant l’expiration du projet EA 07/2018 en avril dernier, Marie Mbazumutima vit avec son jeune petit fils écolier qui ne sait rien faire d’autre que lui apporter de l’eau. La ration monétaire et le peu de haricot sec qu’elle reçoit du PAM (5400 frw/mois/personne, soit env. 5 Euro) est principalement dépensée pour se procurer d’autres mets qu’elle est capable de prendre et le bois de chauffage qui, véritablement, est devenu la denrée la plus rare et la plus chère du camp. Ce jour-là elle a heureusement eu la chance de bénéficier de l’assistance du Sosoma résiduel dont elle avait besoin.

Priée de dire ce qui lui adviendrait si l’assistance de la Caritas ne reprenait pas, elle a tout simplement répondu: “Ce sera notre plus grand malheur!”. Néanmoins, la vieille maman reste très reconnaissante et affirme qu’elle n’oubliera jamais qu’elle a survécu grâce à la Caritas.

Marie Mbazumutima partage son sort avec plusieurs centaines d’autres vulnérables impotents qui ne sauraient survivre que par l’assistance de la Caritas. C’est le cas notamment de Mlle Nyandwi Manadore, 44 ans, une célibataire handicapée physique vivant seule. Cette diplômée en comptabilité n’a aucun emploi et ne peut faire aucun travail manuel dans le camp pour subvenir à ses besoins. Elle se contentait de la bouillie de la farine Sosoma que lui fournissait la Caritas pour nouer les deux bouts du mois.

Interrogée sur ce qu’elle envisageait si cette assistance venait à  manquer définitivement, Nyandwi Manadore nous a répondu: “Pour nous, les handicapés physiques ne pouvant rien faire d’autre comme métier, c’est la farine Sosoma qui nous faisait survivre. C’est-à-dire que notre existence, qui était déjà mauvaise, va s’empirer. Je prie ces bienfaiteurs qui aident la Caritas de ne pas nous abandonner, sinon de nous trouver autre chose à faire, autrement nous allons mourir”.

Promesses de contributions encore attendues

Jusqu’ici, l’espoir avait toujours été entretenu pour les quelques 5000 vulnérables de trois categories, personnes âgées, handicapés physiques et malades chroniques, qu’ils ne seraient jamais abandonnés. Mais, aujourd’hui, un mois après le lancement par la Caritas Internationalis de l’EA 10/2019, ils sont confrontés à une autre réalité. Mais la Caritas Rwanda reste confiante et continue de chercher des fonds aussi bien auprès des partenaires du réseau Caritas qu’en dehors du réseau.

De leur côté, la plupart des vulnérables rencontrés dans le camp gardent le même espoir, car, disent-ils, rien ne permet de désespérer de la générosité des différentes Caritas soeurs qui, jusque-là, ont si généreusement contribué aux différentes phases de cette assistance. L’espoir demeure que d’autres contributions seront apportées pour couvrir ce nouvel EA dont le budget est estimé à 301 626  Euros et qui est destiné à répondre aux besoins récurrents et aux nouveaux besoins des réfugiés, afin de cheminer vers l’autonomie et la résilience face à une crise qui se prolonge depuis quatre ans. L’EA 10/2019 envisage notamment les activités ci-dessous: 

  • une assistance nutritionnelle à 2 500 personnes ne pouvant pas accéder à une quelconque autonomie, notamment 1 000 malades chroniques, 900 personnes âgées, 600 personnes handicapées;
  • la formation et le regroupement en associations d’épargne et crédit de 2 000 nouvelles femmes réfugiées chefs de ménages et la poursuite de l’encadrement des 1000 femmes déjà formées et à l’oeuvre grâce au précédent EA 07/2018, ainsi que 300 femmes de la communauté rwandaise environnante;
  • l’accompagnement de 500 personnes par un appui psycho-social;
  • la formation de 100 filles mères de moins de 25 ans en coupe-couture;
  • l’assistance des malades hospitalisés en vivres frais, à raison de 200 malades par semaine soit un total de 10 400 malades hospitalisés);
  • et l’assistance en bouillie aux nouveaux réfugiés arrivant dans le camp don’t la moyenne mensuelle s’élève à 150 soit 1 800 par an.

Le SILC, un fleuron encore fragile

La réputation de la Caritas à Mahama ne se doit cependant pas uniquement à son assistance nutritionnelle aux vulnérables, elle est aussi due au fait d’avoir réussi à tirer quelques femmes chefs de ménages du gouffre de la misère, une prouesse que seule la Caritas a su réaliser avec succès à Mahama. En effet, les autres intervenants dans le camp ayant tenté de promouvoir un système de regroupement en associations d’épargne-crédit (Saving and Internal Lending Community – SILC) sur base de fonds injectés ont échoué. La méthode initiée par la Caritas a quant à elle consisté à conscientiser ces femmes chefs de ménages à réaliser elles-mêmes l’épargne hebdomadaire sur base de petits montants convenus de commun accord que tous les membres de l’association pouvaient obtenir.

ea10 2019 04C’est ainsi que, en avril 2018, 1000 femmes chefs de ménages se sont regroupées en 40 associations de 25 membres, chaque membre devant réaliser une épargne obligatoire minimum de 250 francs rwandais (Rwf) par semaine. L’argent ainsi épargné pouvait être distribué en credits remboursable en un mois avec intérêt. Huit mois plus tard, en décembre 2018, les 1000 femmes se sont départagé les dividendes équivalant à 6000 Euro, non compris les gains réalisés par chacune d’entre elles en diverses activités génératrices de revenus initiés grâce aux mini crédits obtenus.

Le succès de ce premier cycle du SILC des femmes chefs de ménages à Mahama a suscité tellement d’enthousiasme que toutes les associations ont, depuis janvier 2019, décidé de doubler l’épargne obligatoire. Selon M. Vanson Ngarambe, le leader de l’équipe de la Caritas Rwanda oeuvrant dans le camp, le 30 avril 2019, c’est-à-dire 4 mois seulement du 2ème cycle, les 1000 femmes chefs de ménages étaient parvenues à réaliser une épargne de 6300 Euro, c’est-à-dire plus que le montant départagé après 9 mois du premier cycle.

Toutefois, ces associations étant encore frêles, et face au manque de financement jusqu’ici observé vis-à-vis de l’EA 10/2019, M. Vanson Ngarambe nous a exprimé les craintes que le succès enregistré par le SILC pourrait être annihilé par manque d’encadrement en appui-conseil et technique. Pour lui, qui est un expert en cette matière, il faudrait un minimum de 3 ans pour les rendre autonomes avec un encadrement assuré par des prestataires de services choisis par les membres.

Option pour la résilience

Les 1000 femmes membres des SILCs initiés par la Caritas font partie d’un groupe de plus de 3000 femmes chefs de ménages recensées dans le camp de Mahama. Le succès enregistré par les SILCs de la Caritas a suscité une bonne jalousie des 2000 autres femmes chefs de ménages restées à l’écart et qui appellent de tous leurs voeux à bénéficier elles aussi de ce mode de résilience.

Entre-temps, les bienfaits des SILCs Caritas a dépassé les limites du camp de Mahama pour être adoptés par les femmes de la communauté rwandaise environnante. Quatre associations d’une centaine de membres ont aussi embrassé avec beaucoup d’enthousiasme ce système et ne tarissent pas d’éloges envers la Caritas qui, selon leurs propres dires, “les a tirées de l’ombre pour les installer en pleine lumière sur la place publique”. Pour preuve, en 9 mois d’activités depuis leur création en juin 2018, les 4 associations totalisent environ 3000 Euro d’épargne envisagent de doubler l’épargne obligatoire après le premier cycle qui prend fin en juin prochain.

ea10 2019 05La résilience est sans doute désormais devenue l’option choisie par la Caritas pour aider les réfugiés vulnérables pouvant user de leur énergie pour subvenir à leurs besoins. C’est dans le même ordre d’idée que, avec le partenariat déjà actif de la congrégation des Filles de la Charité, une centaine de fille-mères de 18 à 25 ans bénéficient, depuis deux mois,  d’une formation en coupe-couture qui durera six mois.

Néanmoins, cette option ne doit pas faire oublier que les plus vulnérables des vulnérables constituent la priorité des priorités pour la Caritas.

                                                            Aloys MUNDERE/ Journaliste indépendant

TEMOIGNAGES DES FEMMES

ea10 2019 06NYIRANEZA Judith, 36 ans, femme chef de ménage vivant avec 8 enfants, est membre d’une association SILC de la Caritas dans le camp de Mahama depuis avril 2018 et vend des avocats sur le marché. Voici son témoignage:

L’association nous a tirées de la solitude où nous étions confinées et qui nous poussait parfois à de mauvaises moeurs parce que, avec la ration du PAM, nous ne pouvions pas subvenir aux besoins de nos enfants. Nous survivions par un système de crédit-vivres que nous devions rembourser souvent jusqu’au triple. Aujourd’hui, grâce au SILC, nous ne recourons plus à ce genre de crédit-vivres. Je peux m’acheter un pagne, du savon et du pommade sans credit, et mes enfants trouvnt leur matériel scolaire sans problème. Avant le SILC, nous fréquentions des beuveries où nous pouvions succomber dans de mauvaises moeurs. J’étais en permanence affamée. Aujourd’hui, plus question de cela”, a-t-elle affirmé”.

 

ea10 2019 07MUKANDANGA Pélagie, 36 ans, femme chef de ménage et mère de 5 enfants, est membre d’une association SILC de la Caritas dans le camp de Mahama grâce à laquelle elle est devenue vendeuse de patates douces et de bananes vertes sur le marché local.

Aujourd’hui, nous a-t-elle dit, je n’ai aucune dette et aucun de mes enfants ne manque à manger le matin et le soir. Moi-même je peux acheter un pagne et des souliers sans problème. Et je n’ai même pas le problème d’acheter le bois de chauffage qui est le problème numéro un ici dans le camp”.

A.M.

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